COMMENTAIRE

Une électricité zéro émission partout et en tout temps n’est pas l’objectif

Dan Wicklum, Moe Kabbara
juin 2024

Une électricité zéro émission partout et en tout temps n’est pas l’objectif

Dan Wicklum, Moe Kabbara
juin 2024

La hausse de la demande d’électricité est inévitable, et notre réseau doit évoluer pour soutenir ce virage

À la lecture de la couverture médiatique sur l’évolution du réseau électrique canadien, on pourrait être tenté de se demander : « Le Canada est-il en voie d’atteindre 100 % d’électricité propre d’ici 2035? » C’est la mauvaise question, et y répondre crée plus de confusion que de clarté.

Personne ne réclame 100 % d’électricité propre d’ici 2035 — ni le projet de règlement fédéral sur l’électricité propre, ni les recommandations du Conseil consultatif canadien de l’électricité. Ce qu’il faut, c’est une transformation progressive du réseau électrique canadien en un système majoritairement non émetteur et suffisamment grand pour répondre à la demande croissante. Une approche dogmatique visant l’élimination à court terme des émissions de notre réseau néglige des considérations pratiques essentielles à une transition durable et économiquement viable.

L’électricité est au cœur de la transition vers la carboneutralité, car elle constitue la meilleure option pour décarboner une grande partie de secteurs clés, notamment les transports, l’industrie et le chauffage résidentiel. Il existe un large consensus selon lequel l’électricité représentera de 40 à 60 % de la consommation totale d’énergie à l’avenir, contre 20 % aujourd’hui. C’est pourquoi il est essentiel de développer et de décarboner notre secteur de l’électricité de façon stratégique, afin qu’il réponde à la demande future de manière abordable et fiable.

Le réseau électrique canadien représente actuellement 47 Mt, soit 6 % des émissions du Canada. Le véritable enjeu n’est pas d’amener rapidement le secteur de l’électricité à zéro émission absolue, mais bien les centaines de mégatonnes de réductions d’émissions que permettra l’électrification, grâce à l’efficacité inhérente à l’utilisation de l’électricité par rapport aux combustibles fossiles — les véhicules électriques sont de 60 à 70 % plus efficaces que les moteurs à combustion interne — et à l’élimination des émissions mêmes liées aux combustibles fossiles.

La hausse de la demande d’électricité est inévitable, et notre réseau doit évoluer pour soutenir ce virage. Bonne nouvelle : les émissions du secteur de l’électricité ont déjà diminué de plus de 50 % par rapport aux niveaux de 2005. Le défi consiste à maintenir cet élan à mesure que la demande augmente. L’idée selon laquelle notre réseau électrique doit être propre à 100 %, sans aucune tolérance pour l’utilisation de combustibles fossiles d’ici 2035, passe à côté d’aspects essentiels de la transition.

La flexibilité de notre réseau électrique est cruciale. Permettre une utilisation minimale et stratégique du gaz naturel peut fournir l’appoint nécessaire en période de faible production renouvelable ou de pointes de demande imprévues. Il s’agit de trouver un équilibre pragmatique : maximiser l’électricité propre tout en conservant l’appoint conventionnel nécessaire pour préserver l’intégrité du réseau.

Les considérations régionales doivent jouer un rôle important dans l’élaboration de notre stratégie. Les régions disposent de potentiels renouvelables variés et d’infrastructures existantes qui peuvent être mises à profit. Les provinces dotées de ressources hydroélectriques ou d’une expérience dans le nucléaire ont une longueur d’avance, tandis que d’autres pourraient avoir besoin d’une combinaison incluant un peu de gaz naturel pour maintenir la stabilité du réseau. Dans les communautés éloignées du Nord, l’accent ne devrait pas être mis sur les émissions — puisqu’elles sont négligeables — mais sur la sécurité énergétique et, surtout, sur une participation économique significative à l’ensemble des occasions qu’offre la transition vers la carboneutralité.

La transition vers un réseau électrique carboneutre exige aussi une attention particulière à d’autres éléments que la production propre. Le réseau électrique de demain sera vraisemblablement différent de celui d’hier. Des investissements dans la modernisation du réseau et les technologies intelligentes sont nécessaires pour améliorer les solutions de stockage d’énergie, intégrer des systèmes de gestion de la demande et tirer parti de l’effet stabilisateur des interconnexions régionales.

Ce qui semble certain, c’est que l’ampleur du défi exigera des approches différentes de celles qui ont fonctionné par le passé et qui ont donné naissance à notre réseau actuel. Une concertation stratégique visant à assurer la coordination et la collaboration à l’échelle provinciale et régionale entre l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur — demande, distribution et approvisionnement, mais aussi main-d’œuvre, finance et communautés autochtones — constitue une nouvelle recette du succès, d’autant plus que la compétence fédérale en la matière est très limitée.

L’objectif d’un réseau électrique aligné sur la carboneutralité devrait être la croissance et la décarbonation stratégiques du secteur. Une approche équilibrée intégrant les technologies d’électricité propre, des réseaux modernisés et une utilisation minimale et stratégique des combustibles fossiles là où c’est nécessaire servira au mieux nos objectifs économiques et environnementaux. En misant sur la flexibilité et le pragmatisme, nous pouvons bâtir un réseau électrique non seulement propre et durable, mais aussi fiable et abordable, et ainsi atteindre nos objectifs plus larges de carboneutralité sans compromettre la viabilité économique ni la confiance des consommateurs. Gardons les yeux sur l’essentiel.

Publié dans The Hill Times le 3 juin 2024 (en anglais)

Personne ne réclame 100 % d’électricité propre d’ici 2035 — ni le projet de règlement fédéral sur l’électricité propre, ni les recommandations du Conseil consultatif canadien de l’électricité.

Dan Wicklum, chef de la direction, L’Accélérateur de transition