COMMENTAIRE

Libérer les électrons : le Canada a besoin d’une approche moins fragmentée pour fournir l’électricité

Bruce Lourie
mars 2025

Libérer les électrons : le Canada a besoin d’une approche moins fragmentée pour fournir l’électricité

Bruce Lourie
mars 2025

Ce texte a d’abord été publié dans le Globe and Mail le 20 mars 2025

Les ultimatums tarifaires imprévisibles du président américain Donald Trump et ses visées territoriales sur le Canada pourraient bien être l’électrochoc dont nos dirigeants ont besoin pour prendre conscience d’une menace bien de chez nous : notre torpeur en matière de planification nationale de l’électricité.

Depuis l’installation des premières lignes électriques, le Canada produit et distribue l’électricité au sein d’un ensemble de fiefs provinciaux, chacun protégeant jalousement sa compétence constitutionnelle en matière d’électricité au détriment d’une planification intelligente – et de l’abordabilité de l’énergie – pour les Canadiens.

L’approche actuelle satisfait peut-être les intérêts politiques locaux, mais elle crée un système national dangereusement inefficace et fragile qui nuit aux consommateurs canadiens et rend les entreprises moins concurrentielles.

Nous avons besoin d’une nouvelle façon de fournir l’électricité, fondée sur la planification interprovinciale. En coordonnant et en reliant des réseaux actuellement isolés derrière des frontières administratives, nous pouvons créer un système énergétique résilient et plus abordable pour l’ensemble de la population canadienne.

L’avantage de zones de planification régionales plus vastes réside dans la diversité de leurs ressources. Les différentes régions disposent de sources de production variées, de l’hydroélectricité à l’énergie éolienne, solaire et thermique. Reliées par des réseaux de transport robustes, ces sources forment un système intégré qui optimise la production sur un territoire géographique plus étendu.

Un système régional permet aussi de composer avec la variabilité des énergies renouvelables, puisque les régimes de vent et la couverture nuageuse qui influent sur la production dans une région diffèrent souvent ailleurs. En reliant ces régions, on réduit considérablement la variabilité globale, et donc le besoin de recourir à une production d’appoint coûteuse.

Avant même les menaces tarifaires de M. Trump, le Canada s’apprêtait à gaspiller des milliards de dollars dans des infrastructures inefficaces et redondantes. Selon certaines études, les obstacles provinciaux au commerce de l’électricité coûtent plus de 2 milliards de dollars par année en retombées économiques perdues.

Il ne s’agit pas de construire une seule grande ligne électrique reliant Charlottetown à Victoria. La solution réside dans une planification coordonnée de l’électricité et dans des structures de gouvernance interrégionales.

Le Conseil consultatif canadien de l’électricité, créé par le gouvernement fédéral en 2023, a été une occasion ratée de bâtir ce nouveau modèle (divulgation : j’en étais membre). Il s’est enlisé dans le statu quo des obstacles au commerce de l’électricité qui contribuent à l’isolement, à une moindre résilience et à des coûts plus élevés – prouvant une fois de plus que le gouvernement fédéral n’a pas de rôle à jouer dans la planification de l’électricité. Il n’a pas de compétence en la matière et a tendance à s’ingérer de façon peu utile.

La coordination régionale doit être menée par les régions elles-mêmes. Heureusement, de nombreux modèles peuvent aider à surmonter la tension entre l’autonomie provinciale et l’optimisation de l’électricité. Les organismes de gouvernance de l’électricité regroupant plusieurs États sont monnaie courante. Les États-Unis comptent six « conseils de fiabilité », chacun planifiant les besoins en électricité de 30 à 50 millions d’Américains par-delà les frontières des États – à l’exception du Texas, le seul État doté d’un réseau autonome. L’Australian Energy Market Operator gère la planification et la fiabilité de 80 % de la consommation d’électricité de l’Australie dans ses États les plus peuplés.

Les provinces canadiennes participent aux conseils de fiabilité américains par l’intermédiaire de la North American Electric Reliability Corporation. Mais ici, chez nous? Un planificateur de l’électricité pour l’Île-du-Prince-Édouard. Un pour le Nouveau-Brunswick. Un pour le Manitoba. Et ainsi de suite.

Les gains de fiabilité découlant de l’intégration régionale sont convaincants. Lorsque le Texas a été frappé par la tempête hivernale de 2021, son isolement des réseaux voisins a limité sa capacité à importer de l’électricité d’urgence. À l’inverse, des pannes ont été évitées ailleurs aux États-Unis, là où l’électricité d’urgence a pu être acheminée grâce aux conseils de fiabilité et aux interconnexions.

L’Alberta – le Texas du Canada sur le plan de l’électricité – fait face à des défis semblables : pénuries d’électricité et flambée des prix, en raison de la variabilité météorologique croissante et de son petit marché isolé. Des liens plus solides avec les provinces voisines lui fourniraient une alimentation d’appoint cruciale. Il en va de même pour le Manitoba, qui a connu en 2021 une sécheresse ayant nui à sa production hydroélectrique.

Les avantages économiques de la coopération vont au-delà de la gestion de la variabilité et des crises. Des marchés plus vastes créent une concurrence entre producteurs, ce qui fait baisser les prix de gros de l’électricité. Voilà qui explique le protectionnisme de l’Alberta (sauf pour le pétrole et le gaz) : les provinces voisines disposent de réseaux publics qui fournissent l’électricité à un coût bien inférieur à celui du marché privé albertain. Le commerce ferait baisser les coûts de l’électricité pour les Albertains et réduirait les profits des sociétés énergétiques privées. Le protectionnisme est bon pour les entreprises, et mauvais pour tous les autres.

Les étapes pour démanteler les obstacles interprovinciaux sont claires : créer des conseils régionaux de planification (de fiabilité). Harmoniser les cadres provinciaux en matière de marché et de réglementation. Coordonner la planification à long terme des infrastructures de transport. Et mettre en place des mécanismes transparents de partage des coûts et des avantages des projets interprovinciaux.

Démanteler les obstacles interprovinciaux et adopter la planification régionale permettra de créer un système électrique qui fournit une électricité abordable, fiable et durable pour tous. Ce serait une victoire pour les Canadiens, même s’il faut les menaces tarifaires de M. Trump pour y parvenir.